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27/09/2014

Un plat saignant et une addition indigeste 3/3

Renseignez-vous bien sur la composition du menu avant de commander…

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Comme chaque année, chers amis, je vous invite à déguster un petit texte mijoté pour célébrer la Fête de la gastronomie. Amateurs de bonne chère, d’humour pimenté  et/ou d’automobile, ce menu de lecture  en 3 plats vous attend. Voici le troisième et dernier épisode. Le dessert en somme !

 

Les premiers épisodes de ce feuilleton culinaire sont racontés dans les 2 notes précédentes : 

ÉPISODE 1 : http://bit.ly/1rlBhnh

ÉPISODE 2 : http://bit.ly/1yuTHIC

 

Philippe, le narrateur de l’histoire, s’est réveillé troublé par un cauchemar terrible. Les Français, poussés par leur jalousie pathologique, avaient porté à l’Élysée Flan aux framboises, un nouveau chef qui les mettait au pain sec et à l’eau après avoir salé leurs impôts jusqu’à  lyophiliser la population. C’était la fin des haricots dans l’Hexagone. Une fois réveillé, il avait réalisé qu’il passait quelques jours de vacances au bord de la mer avec ses proches… Ils étaient en 1967. Le Général De Gaulle et son Premier ministre Georges Pompidou ne voulaient que du bien aux Français.

 

Flash-back

 

Sur la grande table de camping dressée entre les caravanes, il y avait du jus d’orange, du café, de l’eau pétillante, des croissants, des brioches, des tartines de pain grillé, du beurre salé, de la confiture de fraises, de la confiture de mûres. Laurent lui remplit son bol de café pendant qu’il étalait de la confiture sur un morceau de baguette grillée.

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Il entreprit de raconter la fin de sa nuit et fit rigoler les autres qui ne croyaient pas plus que lui à l’émergence de Flan aux framboises.

 

- Je vais consigner ton cauchemar dans un carnet, plaisanta sa cousine Christina qui travaillait à ‘occasion pour des journaux et des éditeurs. Nous pourrions  en faire un livre d’horreur à l’attention des gamins qui font des bêtises. Mangez votre soupe ou Flan aux framboises va venir vous punir. Je m’occupe de finaliser la rédaction et de prendre des contacts à Paris avec les éditeurs. Nous signerons tous les deux la couverture du livre et nous partagerons la galette des droits d’auteur.

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- C’est ça, fit mine de protester Philippe. Après, nous allons rester dans l’histoire de la littérature jeunesse comme les horribles monstres qui donnent des cauchemars aux enfants avec un Flan aux framboises encore plus terrifiant que le grand méchant loup, la marâtre de Cendrillon ou Barbe Bleue. Nous serons honnis par des générations de mioches traumatisés à vie !

 

- Peut-être admit Christina. Je garde quand même l’histoire. Nous en reparlerons un jour.

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Philippe avait déjà dévoré deux tartines et une brioche. Tout à coup, il avala de travers une bouchée de pain nappé de confiture de fraises. Il réalisait  avec horreur que ça pouvait se produire. Un incident lui revint en mémoire.

 

La saison des marrons

 

Quelques mois plus tôt, il était allé rendre visite à une camarade de collège qui était malade. Une intoxication alimentaire après avoir mangé une brandade de morue – une préparation facilement toxique -  plus tout à fait comestible vendue par l’amère Mullet, une épicière vorace d’oseille. La petite commerçante cupide nageait en eau trouble et écoulait sans scrupule des plats préparés à base d’ingrédients avariés. Après un bref passage à l’hôpital, Noémie, dernière victime en date de la sorcière, se voyait contrainte de passer quelques jours de  convalescence chez elle avant de reprendre les cours. Philippe et son cousin Laurent se relayaient pour lui porter les devoirs et la tenir informée des chapitres à étudier dans les manuels scolaires. Noémie souhaitait que sa famille déménage car elle ne sentait pas à l’aise dans le pavillon de la rue des Perdrix où elle habitait à Paramé. La plupart des voisins étaient plutôt gentils, mais aux dires de la jeune fille, « d’autres n’étaient vraiment pas de la crème. Pas le haut du panier, des vrais fruits pourris. »

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Philippe constata un mercredi après-midi que ces nouveaux Paraméens-là n’avaient pas les qualités des succulents gâteaux sortis de la meilleure pâtisserie du quartier. Sortant de chez sa camarade, il enfourchait sa mobylette Peugeot aux allures de moto lorsqu’un bras dodu le saisit par derrière. Le gars à qui appartenait le jambon plein de gras profita de son déséquilibre pour le faire tomber par terre. Malgré son apparence policée et bien élevée, Philippe était à peu près aussi doux et inoffensif qu’un régiment de chars blindés. Il pratiquait assidument le judo ainsi que l’escrime et s’entraînait tous les jours à la lutte en chahutant avec son cousin. Son agresseur n’eut pas le temps de le plaquer au sol comme il le prévoyait. Au moment où il se sentit déséquilibré, Philippe se jeta en arrière. L’autre recula, déséquilibré à son tour et surpris par la manœuvre. Philippe poursuivit un mouvement de retournement arrière. Son pied droit frappa l’arête du nez et l’œil de son agresseur. Philippe se félicita d’avoir choisi le matin de porter des chaussures de ville aux semelles protégées par des fers plutôt que des tennis  souples. Le gros lard saignait comme un porc. Sous sa pommette en marmelade, une étrange mixture ressemblait à la chair à saucisse qui garnit une paupiette. Philippe s’était relevé et avait fricassé quelques côtes du porc d’un coup de tatane  bien martelé. Il n’avait pas eu le temps de profiter de sa victoire éclair. Un gibier de potence ressemblant au premier voyou avec juste quelques centimètres de moins  l’avait cueilli par surprise en lui balançant une tarte dans la poire. Une grosse châtaigne. Le nouvel attaquant crut que Philippe était cuit. Il paraissait sonné et se laissa tomber en avant sur lui. Il le repoussa  et ne comprit pas ce qui lui arrivait. Philippe se projeta un arrière en exécutant un Sumi gaeshi qui fit voler l’autre dans les airs avant un écrasement  sur le macadam qui lui pela les mains, le menton et les genoux avec la sauvagerie d’une râpe à gruyer. Eh oui, rue des Perdrix, le perdreau de six semaines s’était fait rouler dans la farine. Encore un peu tendre pour un plat de résistance.  Au moment des  coups de pieds dans le ventre, le foie du veau se recroquevilla comme dans le beurre brûlant d’une poêle à frire.

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Philippe avait neutralisé les deux voyous en deux coups de cuiller à pot. Le dernier combattant ne se relèverait pas avant plusieurs minutes. Le premier paraissait tout blette aussi. Après avoir ajusté ses vêtements et remis ses cheveux en ordre, Philippe lui posa cependant une question.

 

- Pourquoi tu as voulu m’aplatir, gros lard ? T’as de la chance que je sois bonne pâte. J’aurais pu t’attendrir la couenne plus longtemps.

 

- Simple, avait gémi le plat de nouilles couleur sauce tomates. Je ne t’aime pas.

 

- Ah bon ? On ne se connaît même pas.

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- Mais moi, je sais qui tu es. Je sais ce que font tes parents. Je sais que ton père a une Taunus 20 M et que ton oncle roule en DS 21. Je sais qu’un jour, il pleuvra sur ton écuelle.  Mon frère et moi, on s’en fout que nos parents ne puissent jamais changer leur Ami 6 pour une Peugeot 204  ou même une 404. Ce qui nous ferait plaisir, ce serait que ton père et ton oncle, ils perdent leur Taunus et leur DS. Pour voir ça, j’accepterais volontiers que nous n’ayons plus qu’une 2cv, une vieille 4cv, et même plus de bagnole du tout. C’est pas grave que tu m’ais pété la gueule aujourd’hui. Un jour, un président nous permettra de te pendre à un lampadaire, ou mieux. de te couper tes noyaux d’olives. Tu voulais savoir pourquoi nous nous en sommes pris à toi ? Ça nous a couru sur les roustons de voir ton polo Lacoste quand tu es entré chez la Noémie. On avait l’intention de le mettre en pièces et de te tabasser jusqu’à ce que tu nous supplies en rampant de te laisser partir.

 

- Raté, avait rigolé Philippe. Toi et ton frangin, vous avez du jus de navet dans les veines. Si j’avais voulu, je vous aurais mis en miettes. Compte pas trop m’envoyer sucrer les fraises, minable. Je ne suis pas un lapin de six semaines et un jour, c’est peut-être moi qui te logerai un pruneau dans le buffet.

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Philippe avait observé dans le rétroviseur de sa mob que son visage rougissait à l’endroit où il avait pris un marron. Sa peau le brûlait et sa paupière le gênait. De retour dans la maison familiale à Saint-Servan, son cousin Laurent l’avait soigné avec le contenu du frigo en suivant deux vieux remèdes. D’abord l’application de glaçons placés dans un torchon. Puis une tranche de viande de la taille d’une escalope découpée dans un rôti de veau. Le soir, la marque de coup était atténuée. Le vendredi matin, jour de retour au collège, elle n’était pas décelable, à moins d’avoir eu connaissance de ce qui était arrivé à Philippe. Le bon usage des glaçons et de l’escalope  avaient évité au patient  de se faire mettre sur le grill par les questions saignantes de petits carnivores comme Brice, toujours prêt à appuyer là où ça faisait mal. Noémie étant de retour, il ne serait pas utile dans l’immédiat d’organiser une brigade pour aller la voir en toute sécurité…

 

Prémonition ?

 

Philippe avait déjà fait au moins un rêve prémonitoire. Il le rappela aux autres.

 

- Notre retraite, c’est dans longtemps, rassura Laurent.. En ce temps-là les gens auront évolué, ils ne seront plus assez naïfs pour se laisser berner par un candidat médiocre.

 

- Je me le disais aussi tout à l’heure, admit Philippe.

 

L’invitation de Xavier qui projetait un match de volley dissipa le malaise.

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Au même moment pourtant, dans une colonie de vacances à La Rochelle, un garçonnet rondouillard de  13 ans hurlait de douleur. Ses camarades l’avaient surnommé Flan aux framboises. Ils le méprisaient tous et le raillaient volontiers. Le petit gros venait de se faire mordre au mollet par Valentine Doberwoman, une petite fille à qui il faisait des bisous avant de donner son croissant à Juliette Gaté, une figurante du club de théâtre. Un liquide rouge ressemblant à du coulis de framboises coulait sur la jambe du petit gros. Il pleurait, l’air abattu, impuissant.

- Tu n’aurais pas dû lui dire que la crème au chocolat qu’elle t’a donnée, c’était de la daube, se moqua Andrée Comtesse, une brune à l’air dur qui lui plaisait au début de la colo. Elle s’est vengée. Je t’avais prévenu qu’elle avait la dent dure. »

 

QUELQUES LIENS A SUIVRE

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Philippe, Laurent et Christina découvrent l’Estafette Gordini, premier véhicule rapide  de la Gendarmerie Française ? http://bit.ly/1gX19TJ

 

Quelques icônes des sixties  http://bit.ly/VKxBQ1

 

En 1967, Sylvie Vartan chantait Comme un garçon   http://bit.ly/1udNUV0

 

Un déjeuner bien peu convivial… http://0z.fr/PgIf4

 

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Thierry Le Bras

26/09/2014

Un plat saignant et une addition indigeste 2/3

Renseignez-vous bien sur la composition du menu avant de commander…

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Comme chaque année, chers amis, je vous invite à déguster un petit texte mijoté pour célébrer la Fête de la gastronomie. Amateurs de bonne chère, d’humour pimenté  et/ou d’automobile, ce menu de lecture  en 3 plats vous attend (suite dès demain matin) !

 

Le premier épisode de ce feuilleton culinaire est raconté dans la note précédente :

http://bit.ly/1rlBhnh 

 

Philippe, le narrateur de l’histoire, a croqué la vie à pleines dents. Il éprouve  la nostalgie de sa jeunesse, une époque où,  avec son inséparable cousin Laurent. ils ont aimé les bolides, les jolies femmes, les bons petits plats, le sport, les vacances au bord de la mer, les musiques tourbillonnantes… Mais ça c’était avant, quand ils mangeaient leur pain blanc. Maintenant, le chef de l’Èlysée sert une soupe à la grimace…

 

Chronique d’un assassinat annoncé

 

Tout avait commencé un peu plus tôt, lorsqu’une courge à la tête de tomate farcie avait profité de deux accidents d’hôtel (l’un dans un beau quartier parisien, l’autre à New-York) pour tenter sa chance au plus haut niveau de l’État. Il avait annoncé d’entrée la manière dont il cuisinerait la France.

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« Moi président, je combattrai l’inégalité du goût, la première injustice de la société française. Il n’est pas juste qu’avec la même somme d'argent, certains se contentent d’une boite de conserve NORMALE alors que d’autres, parce qu’ils ont reçu le privilège du goût de l’effort, du savoir cuisiner et de la culture gastronomique, se régalent insolemment d’une succulente omelette aux herbes accompagnée de délicieuses petites pommes de terre sautées, des patates de leur terroir, des patates différentes d’une région à l’autre. Moi président de la République, je ne supporterai pas cette arrogance des privilégiés du palais, des riches en facultés gustatives, vis-à-vis des plus pauvres en traditions culinaires.

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Moi président, je veux une société alignée sur la plus mauvaise des cuisines. Moi président, je vous promets une société sans odeur et sans saveur. Moi président, je mettrai en place une société où aucun parfum de pintade rôtie ne viendra exciter votre appétit au moment où vous ouvrirez une boite de raviolis normaux. Moi président, je n’ambitionne  pas que les Français mangent à leur faim. Mais ce que je vous promets, c’est que les autres ne prendront pas plus de plaisir à table que vous. Je ne le permettrai pas. Je prendrai toutes les mesures nécessaires afin que la gastronomie disparaisse, que les bons petits plats soient définitivement éradiqués, que personne ne prenne plus de plaisir à manger.

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« Moi président, je préparerai un menu spécial pour les vieux. Je l’appellerai la portion congrue. Ils n’auront plus le droit qu’à un bol de bouillie par jour. Ils n’ont pas besoin de plus, de toute façon ils n’ont plus de dents pour mâcher, alors… Elle est bien épicée ma blagounette, non ?

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 "Moi président, je combattrai aussi l’automobile. Moi président, je ne tolérerai plus que des Français roulent avec des cabriolets, d’autres avec des breaks, d’autres avec des berlines. Moi président, je ne tolérerai plus qu’un modèle unique d’automobiles en France. Ce ne sera pas la 2cv, non, car c’est un modèle subversif. Cette voiture a ses adorateurs et on n’adore que le Parti Sectaire (PS) qui m’a donné son investiture. Ce ne sera pas la DS, une voiture de riches, ni la R8, trop nerveuse, ni la 4L, trop joyeuse, ni la Simca 1000, trop sympa, ni la Panhard PL 17, trop originale, ni la 404, trop bourgeoise… Non, moi président, j’obtiendrai de l’Allemagne, celle de l’Est, celle dont j’aime le mode de vie sans luxe ni tentations, qu’elle nous livre les plans de la Trabant. J’exigerai ensuite de notre industrie automobile qu’elle ne fabrique plus qu’un seul modèle de voitures, des Trabant, toutes grises, avec une garniture intérieure rose, et des parechocs verts, des Trabant toutes pareilles, NORMALES, sans aucune option qui les distingue. Moi président, je ferai retirer de la circulation les voitures qui existent aujourd’hui. Moi président, je ne vous garantis pas que vous aurez votre Trabant française avant plusieurs années, que vous aurez des pièces pour la réparer, de l’essence à mettre dans son réservoir, des parkings où la garer. Mais moi président, je vous promets que personne n’aura une voiture plus belle que la vôtre, que personne ne vous doublera plus parce qu’il conduit mieux que vous ou qu’il a acheté un modèle plus puissant. Moi président, je vous promets l’égalité automobile dans la normalité, dans la médiocrité.

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Oui, je vous promets de tenir mes engagements, car moi président, je vous garantis que ma priorité sera de combattre la cuisine et l’automobile qui sont les mamelles d’inégalité de notre société. Dans votre cuisine, avant, il y a un fait tout. Mais ça, c’était avant. A la tête de l’État, le changement c’est maintenant. Il y aura un gros Fait rien, rien sauf tout prendre à ceux que vous n’aimez pas, que vous enviez, qui ont quelques sous plus que vous. Je m’y engage et je ferai ce que j’ai dit, soyez en sûrs.

 

Un nouvel appétit de vivre ?

 

- Pourquoi tant de rage contre l’automobile et la cuisine alors que vous ne parlez ni des actions en bourse ni des biens immobiliers, ni des comptes secrets et que vous coptez dans votre entourage un spécialiste des Caïmans, s’était étonné un des collaborateurs du parti sectaire ? Est-ce pour nous protéger, nous qui avons engrangé du blé et le stockons dans des paradis fiscaux ?

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- Ne vous inquiétez-pas, avait ricané le candidat. Les Français, je leur piquerai tout, à tous, aux plus riches comme aux plus pauvres. Je dévorerai ce qu’ils possèdent. Je réduirai les classes moyennes aux petits oignons. J’ai une recette pour ça et une idéologie finale qui dépasse nos frontières. Mais ces cons de Français, ils se gavent de la jalousie du voisin. Ils vomissent sur sa bagnole et ils salivent sur  ce qu’il a dans son filet à provisions. Il suffit de leur dire que je vais saler la note fiscale de leur voisin et le rôtir encore plus qu’eux  et ils voteront pour moi comme un seul homme Ils savent  que je vais leur retirer le pain de la bouche jusqu’à les mettre sur la paille, mais ils s’en foutent du moment que je tonde leur voisin comme un œuf. J’ai compris les Français. Ne vous en faites pas. Quand j’en aurai fini avec eux, ils n’auront plus un radis à se mettre sous la dent. Il n’y aura plus de blé en France. Mais les Français accepteront tout, ils me plébisciteront  du moment que je fais du mal à celui qui a dix centimes de plus qu’eux dans la fouille. Les Français sont des veaux, De Gaulle l’a analysé  depuis longtemps. Ils avaleront goulument mes salades. Ils iront à l’abattoir en courant sans se douter que je vais les dépecer sans anesthésie  et que mon objectif n’est ni leur appétit de bonheur ni leur soif de bien-être. Oh non…

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Le programme du candidat sectaire n’ouvrait pas l’appétit. Il promettait de mettre les Français au pain sec et à l’eau. Car bien sûr, les vins et spiritueux étaient à la même sauce que les aliments solides, autrement dit normalisés, banalisés, réduits à la médiocrité. Malgré les supplications de son camp, terrifié par cette attaque contre un peuple connu pour son goût de l’alcool,  le candidat avait refusé de mettre de l’eau dans son vin.  Au début, un des poids lourds de son parti s’était gaussé en se tapant sur les cuisses. « Ce flan président, on croit rêver… ». Ses autres « amis » avaient surnommé le candidat « Flan aux framboises » à cause de son teint et de son air un peu simplet.

 

Le candidat avait tenu bon, concédant tout de même l’eau de vie sans parfum particulier, histoire de convaincre une copine du Nord qui carburait aux alcools forts et bafouillait tant qu’elle n’avait pas chauffé le four avec une bonne dose.  Il s’était inspiré de son modèle, un type foncièrement proche de lui dont la recette tenait en quelques mots, taper sur le cul des vaches avec un air sympa.

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Le grand Corrézien détestait l’automobile. A un salon de l’auto, il avait exigé que les voitures sportives soient sous bâches lors de sa visite. Le programme autophobe du candidat le ravissait. Il l’avait soutenu sans réserve  après avoir obtenu une inflexion sur un aliment et une boisson alcoolisée. Dans son dernier meeting, le candidat avait annoncé que, lui président, il tolérerait deux nouvelles exceptions à l’éradication du goût, la tête de veau et la Corona.  Le Corrézien et ses amis s’étaient rangés derrière le candidat. Mais pas sa femme, dotée, elle, d’un solide bon sens que le Corrézien perdait depuis qu’il jouait contre son camp. Le candidat s’était sournoisement  présenté comme le fils spirituel du Corrézien. Il avait  caressé le cul des veaux dans le sens du poil. Il leur avait promis ce qui les séduisait le plus, nuire à leurs voisins encore plus qu’à eux. Et ça avait marché, les veaux l’avaient élu, suivant leurs plus bas instincts, ceux de la jalousie, de la mesquinerie, de la haine excitée par l’envie. Tel un capitaine de pédalo, le candidat devenu président avait mis le cap sur le naufrage de la France.

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Philippe sentit qu’on lui secouait l’épaule. Il sortit de sa torpeur et ouvrit péniblement les yeux. Une douce odeur de pain grillé et de café frais lui mit l’eau à la bouche.

 

- Réveille-toi, marmotte, plaisantait son cousin Laurent. Le petit déjeuner est prêt. Je l’ai préparé avec Christina.

 

Laurent avait l’apparence d’un adolescent. Bronzé par le soleil, vêtu d’un polo rouge et d’un short blanc, il semblait prêt à croquer la vie à pleines dents. Laurent n’était son aîné que de quelques jours. Mais alors, si Laurent avait une quinzaine d’années, il n’était pas lui, Philippe, au bord de la retraite ! Il avait fait un cauchemar.

 

- Rejoins-nous dehors, lança Laurent en sortant de la caravane avec la cafetière d’une main et une corbeille de pain grillé de l’autre.

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Philippe ouvrit le rideau de la vitre au-dessus de sa couchette. L’Alfa avec laquelle ses amis Xavier et Alain étaient venus en Bretagne stationnait tout près. La Mustang de Dany, le fiancé de sa jolie cousine Christina et l’équipier de Xavier dans les épreuves d’endurance aussi. Il se rappelait tout maintenant. Ils étaient en juillet 1967, en vacances au camping de La Guimorais sur la Côte d’Èmeraude.  Comme chaque été, ses parents et ceux de Laurent y installaient leurs caravanes. Il dormait dans l’une d’elles avec Laurent. Ils la partageaient avec Xavier et Alain qui étaient plus que des amis, de véritables grands frères. Christina et Dany avaient établi leurs quartiers dans l’autre. Ils passaient une semaine formidable. Le Général De Gaulle était Président de la République et Georges Pompidou Premier ministre. Ils ne voulaient que le bien des Français et œuvraient sans relâche pour les enrichir, pas pour les appauvrir. Mitterrand avait pris sa branlée aux présidentielles de 1965. Il ne reviendrait pas de sitôt. La veille au soir, la petite bande s’était régalée de moules marinières et de far breton au restaurant des Chevrets  à côté du camping. Rien de grave en vue. Toute la bande allait rire quand il raconterait son cauchemar. D’ailleurs, quand il arriverait à l’âge de la retraite, il n’y aurait plus de 2cv, plus de Trabant, et personne n’aurait plus l’idée de mettre la population au régime sec ni de l’écraser d’impôts…

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En fond sonore, le transistor Philips diffusait  « Le soleil », chanson interprétée avec volupté par Brigitte Bardot, celle auprès de qui l'amère mademoiselle Monroe avait l'air d'un homme. Le soleil brillait. Ils passaient une semaine de vacances magnifique. Dans quelques jours, ils partiraient tous à la Course de côte du Mont-Dore. Xavier et Dany, pilotes automobiles professionnels, s’y alignaient. Le premier sur une Porsche 906, le second sur une Formule 3. La vie était belle ! Philippe  sortit du sac de couchage, enfila un short et un polo, puis se précipita rejoindre les autres.

 

A suivre…

 

QUELQUES LIENS A SUIVRE

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Le clin d'œil vintage du jour : « Le  soleil », interprété par Brigitte Bardot, au sommet de la célébrité en 1967  http://bit.ly/1mphDHH

 

Philippe et Xavier au Rallye de la Baule (des émois inoubliables) http://bit.ly/1fWbM7x

 

Une cuisine pas si festive, préparée avec soin, mais sans amour, alors… http://bit.ly/1juLvyH

 

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Thierry Le Bras

25/09/2014

Un plat saignant et une addition indigeste (1/3)

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Philippe approchait de la retraite. Il se sentait dans une sorte de brouillard sinistre. Le temps avait passé depuis ses premières 24 Heures du Mans au bord de la piste. Cette année-là, Ford l’avait emporté pour la première fois.  Il était encore collégien à cette époque. Il avait vécu une belle jeunesse  avec son inséparable cousin Laurent. Avant,  ils avaient aimé les bolides, les jolies femmes, les bons petits plats, le sport, les vacances au bord de la mer, les musiques tourbillonnantes…

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Mais ça, c’était avant Tout avait changé peu à peu, au point d‘aboutir à une société sans odeur et sans saveur où la gastronomie comme l’automobile n’avaient plus droit de cité (ni de campagne non plus, d’ailleurs). Une société liberticide livrée aux desseins très flous d’un conducteur fou qui avait conditionné des QI d’huitres sans rien dans le citron.

 

La prohibition du goût et du plaisir

 

Les mots délice, saveur, arôme, parfum ainsi que tous leurs dérivés étaient rayés du dictionnaire. Des autodafés avaient été organisés dans toutes les communes de France afin de brûler tous les dictionnaires où ils figuraient encore, tous les ouvrages de cuisine, tous les recueils de recettes, tous les magazines traitant de gastronomie. Le chef de l’État voulait que tout soit NORMAL, ce qui excluait la recherche du meilleur, y compris et surtout en matière de cuisine et d’automobile, ses phobies.

 

Les régions ne se partageaient plus le gâteau de la gastronomie française. Sous l’empire de la normalité uniforme, elles devaient mixer leurs ingrédients en reniant leurs particularités comme leurs frontières. Personne ne savait plus très bien selon quelle recette elles seraient découpées et cuisinées.

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Les Bretons, qui avaient la tête près du Bonnet Rouge, vomissaient ce joug aussi lourd qu’un portique écotaxe qui leur interdisait la galette, aplatissait leurs portefeuilles devenus aussi fins que des crêpes. Le ministère de la gastronomie interdisait leurs plats préférés. Fini, les délicieuses  galettes à l’andouille, au jambon, aux champignons, au lard, à la saucisse, avec des œufs, du beurre, des tomates… La galette n’était tolérée que servie avec des ingrédients originaires d’ailleurs, de la choucroute, du riz, de la pimentade, du hareng… Une brave crêpière de Plouhinec avait tenté de sauver les traditions ancestrales en détournant l’esprit des lois. Elle avait imaginé accorder ses galettes avec du jambon de Savoie, du fromage suisse, de la charcuterie allemande, des moules d’Espagne, du rhum antillais, de la confiture d’oranges marocaines, des tomates d’Israël, des ananas cultivés à l’Ile Maurice… Elle était au placard pour 9 mois fermes sans possibilité de remise de peine ni de libération anticipée. « Le temps de la gestation d’un esprit civique », avaient écrit les magistrats aux ordres dans leur jugement. Elle aurait le loisir de réaliser que rien ne devait  plus mettre en valeur la cuisine française ni ses spécialités régionales. L’établissement de la cuisinière morbihannaise était confisqué par le fisc. En sortant de taule, elle n’aurait plus de blé, plus aucune possibilité de confectionner des crêpes ou des galettes.

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Les statuettes, photos, vidéos et autres reproductions de Saint-Laurent,  Patron des cuisiniers étaient interdites dans les églises comme chez les marchands de souvenirs ou autres commerçants. Il en était de même de celles de Saint-André, Patron des poissonniers, Saint-Antoine du Désert, Patron des charcutiers, Saint-Barthélémy, celui des bouchers, Saint-Honoré, protecteur des boulangers, Saint-Michel, ami des marchands de fruits et légumes, ainsi que d’autres encore rattachés directement ou indirectement à un métier de bouche. Le petit dictateur qui s’était approprié l’Élysée avait soumis une requête au nouveau pape. Il lui demandait de décanoniser tous ces saints, attendu qu’ils ne respectaient pas les préceptes religieux plus que ceux de son parti sectaire car ils favorisaient non seulement l’inégalité face à la jouissance culinaire, mais aussi la commission du péché de gourmandise. La gastronomie était en danger dans le monde entier, tout pouvait arriver.

 

Orage, eau, désespoir

 

Le Journal Officiel venait de publier un nouveau décret. Utiliser une expression culinaire synonyme de plaisir était désormais incriminé et sanctionné de 3 mois de prison ferme.

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Plus question d’appeler sa compagne mon petit sucre d’orge ni mon chou (car il existait des choux à la crème). Interdit aux femmes d’appeler leurs amants mon lapin (il pourrait être cuisiné chasseur ou à la moutarde), ni mon canard (suspect  d’être délicieusement accommodé laqué ou à l’orange). Des expressions plus triviales seraient également condamnables. Par exemple ma poule (il en existe au pot et à la crème) ou ma biche (la viande de biche ayant figuré à la carte de nombreux restaurants et traiteurs).

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Encore avocat, Philippe soupira en lisant le décret. Il avait hâte de quitter le métier qui lui avait tant plu avant que le nouveau pouvoir détruise son utilité. Maintenant que les juges n’étaient plus que des valets appliquant  comme des machines automatiques des textes ridiculement répressifs, servait-il encore à quelque chose ?  Depuis des mois, tous les procès au pénal se concluaient inévitablement par le marteau de la justice écrasant le justiciable des peines maximales. Les juges tapaient aussi fort que l’administration fiscale. Les journalistes encore en fonction avaient oublié depuis longtemps toute notion de déontologie et d’information. Ils travaillaient à la propagande du dictateur et bavaient sur ses contradicteurs, ne reculant devant aucune falsification ni aucune bassesse pour les salir. Ils  soutenaient la tambouille élyséenne avec l’obséquiosité  de larbins en queue de pie dans les réceptions officielles du tyran. Un pays foutu ?

 

- Il existe au moins une expression qu’il n’est plus nécessaire d’interdire, ironisa mentalement Philippe. Avant, on disait d’un bon vivant qu’il valait mieux l’avoir en photo qu’à table. Maintenant, avec ce qui nous reste dans les assiettes, avoir quelqu’un en photo ou à table ne change pas grand-chose. Personne ne risque de se resservir tellement les menus sont dégueulasses…

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Affamée par son  bourreau, la France était déprimée. Il ne lui restait plus qu’un seul modèle de voiture, une caisse insipide, et elle avait perdu son appétit. Quant à son économie, elle était congelée.

 

A suivre…

 

QUELQUES LIENS A SUIVRE

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Vous voulez partager du temps avec Philippe, Laurent, Christina et les autres ? C’est possible. Ils sont les personnages principaux de VENGEANCE GLACÈE AU COULIS DE SIXTIES, un polar vintage, automobile, humoristique et gourmand à consommer sans modération au prix très light de 3,55 €  http://amzn.to/1nCwZYd

 

66, cuisine sympathique. Alain, personnage du roman, vous parle de ses recettes http://bit.ly/M3i5uT

 

Le clin d’œil Vintage. En 1967, Sandie Shaw remportait l Eurovision avec Puppet on a string  http://bit.ly/1rLFsYI

 

Le premier rêve prémonitoire de Philippe, une nuit de Noël  http://bit.ly/1cAXkvM

 

Une recette de crime parfait décryptée par  David Sarel  http://bit.ly/1l7SOft

 

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Thierry Le Bras