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05/10/2009

LE CLIN D’ŒIL DE PHILIPPE GEORJAN A LA R8 GORDE (3)

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Héros d’une prochaine série de romans Vintage, Philippe Georjan est un personnage de fiction qui adore l’automobile et la compétition. Adolescent durant les sixties, jeune homme à la période des seventies, il s’avoue nostalgique de cette époque où les contraintes imposées à l’automobile et à ses conducteurs se révélaient bien plus souples qu’aujourd’hui. La R8 Gorde réveille quelques anecdotes croustillantes dans sa mémoire. Parmi elles, les pérégrinations d’un jeune pilote surdoué, Yvan Le Pat, victime des malversations d’un escroc qui lui a vendu une R8 Gorde non conforme. Le pauvre Yvan, dit Vanvan la bonne pâte, va subir les foudres de la fédération à la place du brigand et se voir entraîner dans un cercle infernal.

(pour découvrir le début de l’histoire, cliquez sur les 2 notes précédentes)

 

Dans ce triste contexte, le jeune pilote surdoué et enthousiaste écopa de deux ans de suspension de licence, la sanction de base en principe infligée à tout pilote qui ne respecte pas le règlement. Écoeuré, dépité, profondément atteint au moral, il décida de ne jamais revenir en compétition. Il reçut pourtant des marques de soutien. Les frères Tourquen ne le laissèrent pas tomber. Ils firent tout pour le consoler et l’encourager à reprendre la course après sa suspension. La nouvelle de la sanction infligée à Vanvan tomba juste avant le Tour auto qu’ils disputaient sur leur Alpine. Je ne pilotais pas encore, mais je participais à l’épreuve comme navigateur de Xavier qui y disposait d’une Ford Capri 2600 RS cette année-là. Je me rappelle avec fierté que Xavier et moi, nous avons été parmi les tout premiers (avec Jean-Jacques, Serge et Jean-Philippe) à signer un message destiné à Vanvan par lequel nous lui affirmions notre confiance, notre conviction qu’il n’avait pas triché, et nous lui demandions de revenir en course dès qu’il retrouverait sa licence. Les frères Tourquen  lui promirent même de l’aider et de le sponsoriser s’il peignait sa voiture aux couleurs des magasins d’électro-ménager qu’ils exploitaient dans la région mancelle.

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Mais la mécanique était cassée. Finis, les rêves de décoration de la R8 Gorde à de nouvelles couleurs. Si Vanvan s’attendait à quelques incidents dans la pratique du sport automobile, c’était les heures de carrosserie après une touchette due à un excès d’optimisme dans l’attaque. Mais perdre sa licence pour avoir triché, c’était inconcevable dans l’esprit d’un garçon qui n’avait même pas volé un Carambar à l’école primaire et n’aurait pas imaginé de truander sa mère sur la monnaie des commissions à l’adolescence.

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Vanvan se sentait insulté, humilié, déchu, déshonoré. Finie, l’envie d’acheter une Alpine groupe 3 la saison suivante. Le brave Vanvan avait perdu l’envie, même celle d’avoir envie. Il faut dire que son déclassement et sa suspension de licence provoquèrent des réactions en chaîne. L’affaire fit causer dans Landerneau, comme disent les Finistériens. Le journal local qui avait vanté ses mérites lors de sa première victoire se fit aussi l’écho de ses déboires. Au Bar du centre, certains  lui tournaient le dos lorsqu’il venait boire son Muscadet le dimanche midi avant d’aller déjeuner chez les parents avec sa fiancée. Parmi les faux amis figuraient quelques copains de l’école communale. La mesquinerie et la jalousie sont les vilénies les mieux partagées dans toutes les classes sociales, toutes les tranches d’âges et toutes les régions du monde. Les hypocrites rigolaient de voir traîner dans la boue  celui que le correspondant local présentait quelques mois plus tôt comme un futur champion automobile. Vanvan les entendait ricaner dans son dos lorsqu’il sortait du bar. Il finit par ne plus y venir.

 

Pire, le patron du garage où il travaillait le vira comme un malpropre. C’était pourtant un brave homme. Mais dans les petites communes bretonnes, on ne badine pas avec les mauvaises réputations. « J’ai rien à t’reprocher mon gars, lui annonça-t-il un lundi matin à 8 heures. Mais j’peux plus t’garder. Y a des clients qui m’ont dit qu’y z ‘avaient plus confiance. Ils ont peur qu’on triche sur leurs voitures et qu’on change des pièces qui n’avaient pas besoin de réparations. Si tu restes, je vais faire faillite. » Vanvan était reparti la tête basse.

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Il retrouva du boulot le lendemain – c’était une autre époque -, mais en s’exilant dans un garage brestois, ce qui le contraignait à parcourir 100 kilomètres chaque jour pour aller au travail et en revenir. Il vendit la R8 Gordini et acheta un break Peugeot 204 Diesel d’occasion qui faisait du bruit et sentait mauvais mais coûtait moins cher en carburant.

 

Les parents du pauvre Vanvan vécurent sa disgrâce comme un drame. Ceux de sa promise aussi. Ils repoussèrent le mariage de leur fille avec le paria. Quant à Patricia, la pauvre fiancée qui travaillait dans un salon de coiffure, elle pleurait tous les soirs car les clientes se mêlaient de ce qui ne les regardait pas et  lui conseillaient de  quitter un voyou qui la déshonorait.

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Alors, Vanvan et Patricia craquèrent. Ils quittèrent la petite maison où ils s’étaient installés à la sortie de la commune et aménagèrent dans une tour à Brest. Patricia, qui était bonne coiffeuse, trouva un emploi dans un salon de la ville où tout le monde se moquait que son compagnon ait été déclassé d’une course de côte. Ils se marièrent un vendredi après-midi à la mairie de Brest. Sans tralala ni cortège, avec juste les témoins et leurs conjoints qu’ils invitèrent à dîner le soir dans un bon restaurant sur la côte. Les familles le prirent très mal. La mère de Vanvan fit toute une histoire. Elle en voulut beaucoup à son fils de la priver de la grande fête dont elle rêvait avec toute la famille, y compris les cousins à la mode bigoudène.

 

Il faudrait cinq ans et la naissance du deuxième enfant du couple pour que les parents de Patricia et ceux de Vanvan pardonnent.

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Jean-Jacques et Serge Tourquen ne perdirent jamais Vanvan de vue. Jean-Jacques était d’ailleurs son témoin à son mariage. Il essaya plusieurs fois de le ramener sur les pistes et lui proposa chaque année de disputer au moins une épreuve en circuit comme second pilote avec lui. Mais malgré ces sollicitations régulières et sincères, Vanvan ne reprit pas la compétition. Il préféra acheter un voilier de pêche-promenade sur lequel il amena sa petite famille le dimanche. Patricia, qui savait à quel point il aimait conduire, lui disait pourtant que s’il faisait quelques courses, elle ne serait pas fâchée. Mais il ne voulait plus avoir affaire aux requins qui avaient gâché son rêve.

Vanvan la bonne pâte n’était pas de taille à se défendre contre les mensonges d’un suppôt de Satan comme Jean Curbeau. On ne se conduisait pas comme ça dans l’atelier d’ébénisterie du père, ni dans la ferme de la grand-mère, ni dans la petite entreprise de transport du beau-père. Le maître d’école, les profs du collège puis ceux du lycée professionnel, l’artisan garagiste qui lui avait appris son métier de mécanicien ne l’avaient pas préparé à mentir comme un arracheur de dents. Tous ces gens-là lui avaient répété qu’il faut assumer ses actes dans la vie. Il ne pouvait pas comprendre un magouilleur viscéral comme le Curbeau.

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Le tricheur s’en tira bien. Vanvan conçut une grande rancœur contre lui, mais il n’était pas violent. Il n’alla pas faire de scandale aux bureaux du cabinet de placements où l’escroc en combinaison le week-end et en costume la semaine vendait des parts de sociétés immobilières dont il se faisait nommer gérant afin de plumer durablement les gogos.  Certes, Jean-Jacques Tourquen qui avait décelé le talent de Vanvan et l’avait pris en sympathie  montra par la suite une franche hostilité à celui que le capitaine Haddock aurait volontiers qualifié de bachi- bouzouk. Il organisa même une mise en quarantaine de la crapule  lors de la première épreuve où elle apparut après la suspension de Vanvan. Mais les gens ont la mémoire courte dans le milieu du sport automobile comme ailleurs. Il arrive même que des petits malins admirent l’audace de vermines qui atteignent les sommets de l’immoralité. Bien vite, la plupart des pilotes reprirent des relations normales avec celui que le sergent Garcia aurait appelé le babouin au risque d’insulter une engeance  bien plus sympathique et mieux élevée que Jean Curbeau.

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L’adage selon lequel « le crime ne paye pas » ne se vérifie pas toujours. En l’espèce, Vanvan la bonne pâte paya au prix fort la faute impardonnable  d’un sagouin. Le sport automobile fonctionne comme une micro société. Il y existe de très belles histoires d’entraide et de solidarité. Des amitiés à vie y voient le jour. Mais des individus sordides y sévissent également, comme partout.

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Je me suis rappelé de cette histoire lorsque Michel Sardou s’inspira de la fable de La Fontaine pour sortir  une chanson en 1994.

 

Je pense au jeune homme imprudent

Qui prend entre six mois et deux ans

Pour un désordre assez minable

Et ceux que la Loi n'atteint pas

 

On a devant soi la Justice

Et l'apparence de la Justice

La nuance est indéfinissable

Ce qui est pris ne se rend pas

 

Selon que vous serez puissant ou misérable
Etc. etc.

 

Il y a la rumeur provinciale

Qui prend l'allure phénoménale

D'un drame humain considérable

Multiplié par les médias

Lorsque l'attaque et la défense

Se risquent au jeu de l'éloquence

Il faut des hommes irréprochables

Ou dans le doute on s'abstiendra

 

Selon que vous serez puissant ou misérable

Etc. etc.

 

Sur le très vieux chemin du vice

Que les hommes ambitieux choisissent

On sait des montagnes incroyables

Des lingots d'or des chèques en bois

Nous avons connu en France

De ces bons vendeurs d'indulgences

Qui ont ruiné le contribuable

Il y a des choses qu'on n'oublie pas

 

Selon que vous serez puissant ou misérable

Etc. etc.

 

Mais ce qui n'a jamais tenu

C'est une république sans vertu

La Fontaine écrivit sa fable

Alors que nous avions un roi

Selon que vous serez puissant ou misérable

Etc. etc.

 

La formule du dernier couplet marche-t-elle aussi si on remplace « République sans vertu » par « Fédération sans vertu » ? Pas si sûr…

 

Thierry Le Bras

 

A suivre …

 

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