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DAVID SAREL : AVOCAT, MAIS PAS NAÏF (2)

         La scène rapportée ici se déroula un soir de septembre, quelques semaines après les aventures vécues par David et Sébastien dans le Morbihan. Rappelons que David Sarel est le héros récurrent d’une série de romans policiers écrits par Thierry Le Bras et publiés aux Éditions Astoure (cf : http://astoure.site.voila.fr ). Cette série comprend pour l’instant deux livres : Circuit mortel à Lohéac et Faits d’enfer à Carnac

Sébastien et Romain avaient invité David et Nick à boire le digestif après le dîner. La conversation s’orienta sur la profession d’avocat qu’exerce David.

DES MÉDIOCRES

ET DES RADINS

Suite du commentaire du 10 avril 2006

            Romain intervint. Son père était courtier en assurances et se plaignait parfois de la mentalité pourrie des clients.

            - Les clients se permettent d’être incorrects chez les avocats aussi ?

            - Il existe plusieurs catégories de clients, commenta David. Tu as tes clients privilégiés, des personnes dont tu connais toutes les affaires et toute la vie. Les gens de ton clan. Tu les défends avec passion. Tu as aussi les clients attitrés qui ne te sont pas proches mais avec qui tu as créé une relation d’affaire solide. Puis les ponctuels qui payent bien parce que tu es un spécialiste du problème qu’ils ont à résoudre. Et aussi ceux qui sont prêts à donner n’importe quoi pour que tu les tires d’une sale affaire qui risque de les ruiner ou de les conduire derrière les barreaux.

            David s’arrêta de parler et but une gorgée de Mandarine. Romain et Sébastien dégustaient leurs Jet 27.

            L’avocat reprit la parole.

            - Mais à côté de toutes ces catégories de clients intéressants, tu as les radins, les mesquins, les rats d’égouts qui veulent tout avoir sans rien payer.

            - Un profil type ? plaisant Sébastien.

            - Pas vraiment. Mais des comportements stéréotypés. Tout est trop cher. Si tu les laissais faire, ils fixeraient le prix et paieraient à perte de vue. Ce qu’ils t’ont demandé est facile. Tu n’as qu’à faire du « copier – coller » sur l’ordinateur pour traiter leur dossier. De temps en temps, ils essaient de te faire sentir que tu as déjà l’honneur de les compter parmi tes clients et qu’il est vraiment incroyable que tu veuilles en plus qu’ils te payent.

            - Tu en as souvent de cette race ? interrogea Romain.

            - En tout cas, je ne les garde pas longtemps. Je leur fais comprendre qu’il vaut mieux qu’ils aillent ailleurs, dans notre intérêt commun. Ce genre de problème se rencontre surtout dans les dossiers de consultation juridique plus que dans les affaires judiciaires. Dès qu’il faut aller devant le tribunal, le client se méfie. Il a peur des juges, du décorum, des conséquences. Pour lui, tu es un seigneur de guerre qui va affronter l’armée adverse. Même un grand PDG ou une star des médias tremble comme une feuille avant d’entrer dans une salle d’audience ou le bureau d’un juge d’instruction. Alors que le client qui vient te consulter sur la rédaction d’un contrat ou un schéma juridique quelconque a généralement l’idée de te rouler dans la farine en entrant dans ton bureau. Dès qu’il aura le renseignement ou le document qu’il veut, tchao pantin. Règle d’or : ne jamais rien donner sans avoir fait verser une provision conséquente au client. L’âme humaine n’est pas très belle. Tu rencontres plus d’enfoirés que de gens de qualité. Bon, j’exagère peut-être un peu en parlant d’enfoirés. Je dirai au moins de petits magouilleurs mesquins qui essaient d’économiser des bouts de ficelle en essayant de discuter les honoraires puis de retarder les paiements.

            - Et quels dossiers préfères-tu ? interrogea Romain. Les plaidoiries ou les consultations sur des schémas à mettre en place, des sociétés à monter ?

            - Je n’aime les consultations que lorsqu’il s’agit de clients sûrs que j’estime. Quand je m’occupe des contrats des Automobiles Vivia avec le réseau des concessionnaires, des contrats de la tenniswoman Caroline Ducellier avec son équipementier, ça m’intéresse bien sûr. Mais au plan intellectuel, je préfère les plaidoiries, le match judiciaire, le combat avec l’adversaire ou le procureur. En ce qui concerne les consultations, elles sont très souvent ennuyeuses à mourir quand tu travailles  pour des petits clients. Au fond de toi, qu’est-ce que tu en as à foutre qu’un commerçant paye son loyer 4,22% plus cher au moment du renouvellement de son bail ? Absolument rien. Surtout quand il te gonfle pendant trois plombes avec ses petites histoires d’étanchéité entre la seconde et la troisième ardoise de la sixième rangée d’ardoises du côté nord-est de son toit. C’est son problème, pas le tien. Quand il paye bien, tu lui réponds. Ça fait partie de l’alimentaire. Si en plus il se fout de toi au niveau des règlements, tu as envie de l’envoyer se faire voir ailleurs.

            - De toute façon, à ton niveau, tu ne dois pas avoir beaucoup de consultations de ce niveau-là, observa Sébastien.

            - A titre personnel, non. Mais les collaborateurs subissent ce genre de dossiers. Éric et moi, nous avons un principe que nous leur rappelons à toutes les réunions. Il tient en un mot : PROVISIONS. Avant toute chose. Pas un seul renseignement, pas un seul courrier sans provision. Quand tu vas au restau, tu payes en sortant. Quand tu vas chez le coiffeur, pareil. Il n’y a aucune raison que l’avocat serve de banquier à son client. Le petit client est un ingrat par définition. Il est toujours dépassé par ce qui lui arrive. Il aura tôt fait d’oublier les services rendus et de te jouer un mauvais tour. J’en ai eu une fois qui m’a dit qu’au lieu de s’en mettre plein les poches comme moi, les juristes devraient vivre comme des moines, de la mendicité que veulent bien leur accorder les clients. Je lui ai passé une telle soufflante qu’il a fait le chèque avant de sortir du bureau. Par-dessus le marché, il est resté client. Comme quoi, il ne faut jamais prendre de gants.

            - Que dis-tu aux clients qui font des allusions à ton train de vie ? interrogea Sébastien.

            - Que c’est la garantie de mon indépendance. Si je suis cher, je ne suis pas achetable. Et en plus, cela veut dire que je suis bon. S’ils ne sont pas contents, qu’ils aillent voir un confrère de village qui ne pensera qu’à se mettre bien avec les notables du coin pour espérer lécher par-terre quelques miettes de leurs petites combines en jappant plutôt qu’à assurer une vraie défense de leurs intérêts.

            - Tu dois avoir des gens qui ne décalent leurs engagements que parce qu’ils ont des problèmes, objecta Romain.

            - Je ne parle pas de ceux-là, répondit David. Il m’arrive de ne réclamer mes honoraires que lorsque le client a gagné et perçu ses indemnités.

            - David a procédé comme ça avec Étienne et Jean-Philippe, confirma Sébastien (cf. Faits d’enfer à Carnac, paru aux Éditions Astoure).

            - Je pense aux clients qui ont largement les moyens de payer mais qui jouissent dans leur médiocrité en essayant de gratter sur les honos, de payer au lance-pierres et à la Saint Glinglin, de jouer les businessmen en frimant dans leurs Mercedes ou leurs Jaguar mais en consacrant l’essentiel de leur énergie à tirer sur tout plutôt qu’à bosser normalement à faire fructifier leurs affaires. En plus, au fond, ce sont de sinistres crétins. Ils t’énervent parce qu’ils te font perdre du temps à discuter de conneries pour gagner des sommes et des délais minables. Résultat, tu les prends en grippe. Inconsciemment, leurs dossiers te gavent et tu t’en occupes à contre-cœur, donc avec moins d’efficacité.

(A suivre le 12 avril 2006)

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